
La bête dans la jungle
La bête dans la jungle est une histoire d'amour ou plutôt l'histoire d'un aveuglement, d'un acte manqué, une histoire à la fois banale et tragique : passer toute sa vie à côté de ce qu'on cherche sans le voir.
Lors d'une réception dans un château anglais, vers 1880, un homme et une femme se rencontrent. Ils parlent et voilà que s'impose l'étrange sentiment de s'être déjà vus quelque part. Elle se souvient parfaitement et le laisse s'égarer dans les erreurs de sa mémoire avant de lui rappeler : c'était à Sorrente, il lui avait confié qu'il avait au plus profond de lui la conviction d'être destiné à un événement d'ordre extraordinaire, peut-être même terrible, terrifiant. Ensemble, ils vont attendre leur vie durant qu'advienne cet événement, que surgisse cette bête qu'il sent tapie dans la jungle et prête à bondir sur lui.
En 1961, James Lord réalise une adaptation théâtrale en anglais de la nouvelle de Henry James, qu'il demande à Marguerite Duras de traduire en français. Celle-ci prend d'emblée de grandes libertés avec la version de James Lord. La pièce est montée au théâtre de l'Athénée en 1962.
Au début des années 1980, Marguerite Duras reprend l'adaptation à la demande d'Alfredo Arias, qui la met en scène avec Delphine Seyrig et Sami Frey. Dans cette deuxième adaptation, Duras s'approprie définitivement la nouvelle de Henry James pour en faire une oeuvre propre. C'est cette version que nous reprenons ici en lui adjoignant en annexe la version inédite de 1961. Le lecteur pourra ainsi mesurer, à la lecture de ces deux versions, comment, par la magie de la réécriture, une oeuvre qui restait assez classique devient définitivement une oeuvre durassienne.
« C'est lors d'une réception dans un château anglais des environs de Londres, vers 1880, que commence La bête dans la jungle.
Un homme, John Marcher, et une femme, Catherine Bertram, se rencontrent. Ils parlent de choses et d'autres. Et puis voici qu'il leur vient l'étrange sentiment de s'être déjà vus quelque part, il y a très longtemps. Se sont-ils déjà vus quelque part ?
Oui. Elle, elle se souvient, elle s'est toujours souvenue, avec une précision extraordinaire, de leur première rencontre. Mais elle n'en dit rien tout d'abord.
C'est lui, lui qui se souvient mal, qui parle de cette rencontre. Elle le laisse s'engager dans les erreurs de sa mémoire et puis, point par point, elle redressera ces erreurs et rebâtira de façon parfaite, définitive, monstrueuse, l'édifice de leur passé commun.
Ce passé commun a duré un après-midi d'été.
De quoi se souviendront-ils pour toujours ?
D'une confidence qu'il lui a faite sur un bateau de plaisance, dans la baie de Sorrente, alors qu'ils étaient tous les deux plongés dans une jeunesse ignorante et aveugle. Il y a de cela des années.
Le store à l'arrière du bateau était blanc. Et c'était l'été. De ces deux heures, de mémoire seulement, ils se souviendront ensemble.
La confidence faite et entendue dans la jeunesse était grave certes, d'une gravité singulière. Mais retrouvée, redite, réentendue plus tard, la confidence sera irrémédiablement inoubliable.
Ils se reverront. Toujours, tout le reste de leur vie, ils se reverront. Leur fidélité réciproque sera admirable, exemplaire.
Elle durera jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Mais quelle aura-t-elle été ?
Seule, la mort décidera de son nom commun. »
(sous réserve de confirmation)
Largeur : 14.0 cm
Epaisseur : 1.2 cm

